Gradué à l'honneur / cohorte 2025

Marjorie Bernier

mode, conceptualisation et gestion de l'innovation

NEUF : Cahier de tendances

NEUF : Cahier de tendances

Neuf : Cahier de tendance

Ce texte a été rédigé à l’hiver 2025 dans le cadre du cours Atelier d’écriture et d’édition de mode, sous la supervision de Madeleine Goubau.

Muses de l’avant-garde
Par Alice Hayaud

NEUF, comme la nouveauté. NEUF, comme le chiffre neuf, comme les neuf muses de la mythologie grecque. NEUF, comme le cahier de tendances d’Aurélie Roy et de Marjorie Bernier. Réinventer cet outil, pilier de la création pour les marques, c’est le pari que font ces deux étudiantes avec leur projet de fin d’études.

Un mercredi après-midi, au deuxième étage de l’École supérieure de mode de l’UQAM, la salle est vide — sauf pour trois personnes penchées sur leurs ordinateurs. Autour d’eux, des pages de carnets noircies de mots griffonnés et de silhouettes énigmatiques. Une fois par semaine, Aurélie, Marjorie et leur tuteur se réunissent pour parler du cahier. Cette semaine, elles sont enthousiastes, préparées, et pleines de questions. Le sujet du jour : la couverture — elles y broderont à la main le logo NEUF. Un choix en apparence anodin, mais qui traduit, par sa lenteur et sa minutie, toute l’essence du projet.

C’est que ce cahier est un pied de nez aux algorithmes qui, depuis quelques années, bouleversent la manière dont les tendances naissent et circulent. Marie-Michèle Larivée, spécialiste en études prospectives et chargée de cours à l’ESM, est aux premières loges de ce phénomène. « [Ils] tendent à créer des boucles fermées, où on ne voit que ce qu’on nous suggère. » Prédictions du printemps, jeans incontournables de la saison, couleurs de l’année… Si TikTok et Instagram semblent aujourd’hui dominer la diffusion de tendances, le cahier traditionnel, lui, filtre, hiérarchise et met en récit.

La solution d’Aurélie et Marjorie repose donc dans NEUF, « un cahier de tendances, mais à l’envers. Une sorte de cahier anti-tendance. » NEUF ne cherche pas à prédire des couleurs, des motifs ou des coupes. C’est un outil pour encourager une mode pérenne et réfléchie, intégrant les tendances dans une vision à long terme, inspirant plutôt qu’il n’impose. Comme le rappelle Larivée, il ne s’agit pas seulement d’une collection d’images, mais d’une véritable boussole stratégique. Les plus importants bureaux d’analyses — de WSGN à New York à Nelly Rodi à Paris — traduisent des observations complexes en intentions créatives, reliant les signaux faibles du présent aux aspirations de demain.

Les signaux faibles peuvent être des comportements atypiques, des projets marginaux, des mots nouveaux, ou même des conflits politiques. C’est ainsi, par exemple, que l’intérêt pour la seconde main il y a une dizaine d’années — perçu alors comme un simple choix économique ou militant — est devenu central à la consommation responsable, au point que, selon le Boston Consulting Group, il représente aujourd’hui un véritable levier de croissance pour les marques de luxe. Au-delà des défilés et des influenceurs, Aurélie et Marjorie s’appuient quant à elle sur des études en psychologie, en art, ou encore sur des tendances socioculturelles, comme le retour des films d’horreur, pour expliquer certaines transformations de la mode. « Une tendance émergente, c’est souvent un chuchotement qui se répète dans des contextes très différents, mentionne Larivée. On l’identifie par sa capacité à révéler un besoin latent, une tension sociale ou un désir collectif en formation. »

NEUF adopte une structure originale ; présentant quatre grandes tendances, chacune est incarnée par trois muses. Ce concept, inspiré des artistes de la renaissance, leur est venu comme une évidence. « En t’inspirant d’une muse, tu t’inspires de son essence, de son mode de vie », soulignent Aurélie et Marjorie. À titre d’exemple, la sirène, une muse plus sombre, s’exprime à travers des coupes cintrées, des points de tricot évoquant des filets de pêche, et des rappels subtils de l’océan. Ainsi, chaque marque peut adapter ces muses à sa clientèle cible. « Les cahiers servent autant en début de cycle créatif — pour définir une direction — que comme outil d’alignement, précise Larivée. Ils permettent de poser un cadre : quelles valeurs ce produit portera-t-il ? À qui s’adresse-t-il ? Quelle émotion évoquera-t-il ? »

C’est justement grâce à son cours de prévision de tendances avec Marie-Michèle Larivée qu’Aurélie a développé sa fascination pour le sujet. Avec l’envie d’approfondir ses connaissances, elle a proposé l’idée du cahier à Marjorie, son amie de longue date. Forte de son expérience en création et en costumes, celle-ci a immédiatement accepté. Ce qui n’était au départ qu’un projet de fin d’études est rapidement devenu une passion commune qui, aujourd’hui, les pousse à envisager de poursuivre cette voie.

« Le projet n’est jamais réellement fini, confient-elles. Nos muses évoluent et se perfectionnent chaque jour. » Visites de magasins de tissus, découpage, collage, photocopies, recherches interminables… Voilà leur mécanique de veille. Pour Guillaume Girard, leur tuteur, le véritable travail d’un cahier de tendances réside justement dans l’art de fouiller, de chercher et de synthétiser des influences disparates en un tout cohérent. Il reconnaît aisément cette qualité chez Aurélie et Marjorie. « Elles ont bien saisi l’importance d’un processus d’analyse, qui doit demeurer exhaustif et rigoureux. »

Le plus grand défi du cahier, Aurélie et Marjorie ne le cachent pas. «Distinguer une tendance passagère d’une tendance durable, c’est tout un exercice», confient-elles. NEUF, qui se projette en 2027, témoigne de cette ambition. « On doit comprendre le présent pour anticiper ses impacts futurs », explique Girard. Pour y parvenir, chaque détail compte. « On commence toujours par imaginer les tissus avant d’acheter les échantillons », précisent Aurélie et Marjorie. Une précaution technique, mais essentielle pour éviter que l’ombre du présent ne brouille leur vision du futur.

Avec l’intelligence artificielle, le domaine de la prédiction de tendance a connu une évolution considérable, écrivent Mikayla DuBreuil et Sheng Lu, étudiantes de la mode et de l’habillement à l’Université du Delaware. Les logiciels peuvent désormais détecter des motifs et des couleurs avec une précision sans précédent, mais peinent encore à saisir les nuances culturelles et à répondre au besoin d’interprétation humaine. C’est dans cet équilibre entre technologie et intuition que NEUF trouve sa force. Aurélie et Marjorie ne rejettent pas l’intelligence artificielle ; bien au contraire, elles l’intègrent dans leur processus créatif, en l’utilisant notamment pour générer des visuels, tels que des motifs, qui capturent l’essence de leurs muses. C’est Guillaume Girard qui leur a fait découvrir cet outil précieux, lors de leur rencontre du mercredi après-midi.

Dans la salle de réunion, le brouhaha du corridor filtre à peine. Marjorie tient un échantillon de fil entre ses doigts, hésitant sur la teinte exacte à broder sur la couverture. Le projet prend forme — à petits points, lentement. C’est peut-être ça, être neuf ; revenir aux bases, écouter les signaux faibles, et broder, un à un, les fils d’un futur encore en construction.