Gradué à l'honneur / cohorte 2025

Elliote Vigneault

théorie, culture et valorisation de la mode

Le Catalogue

Le Catalogue

Ce texte a été rédigé à l’hiver 2025 dans le cadre du cours Atelier d’écriture et d’édition de mode, sous la supervision de Madeleine Goubau.

Le Catalogue donne le ton à la province
Par Aurélie Roy

« Suer comme un porc, cette catégorie-là représente les saisons chaudes », explique Elliote Vigneault, cocréatrice de la plateforme Le Catalogue misant sur l’humour et l’éducation pour valoriser le travail des créateurs de mode québécois. En un seul clic sur un petit emoji — une marmotte qui rampe vers un ventilateur — l’interface recouverte d’iconographies ludiques se transforme en une page remplie d’articles de mode soigneusement sélectionnés. Derrière une facture visuelle jeune et cocasse se trouve un projet de fin d’études ancrée dans une réflexion particulièrement d’actualité sur la consommation locale.

Contrairement à une plateforme telle que Mad Shoppe, le site web ne mise pas sur la vente. Imaginé par les étudiantes en Gestion et design de mode Anne-Chloé Beaudoin et Elliote Vigneault, il s’agit plutôt d’un espace qui encourage la découverte. Chaque catégorie regroupe une sélection de produits qui fonctionne comme une page d’ambiance. Couleurs, tendances de la saison et célébrités inspirantes ; toutes figureront sur le site Web et seront changées au fil du temps. Plusieurs références à la culture populaire sont intégrées pour capter l’attention et piquer la curiosité des visiteurs.

Le Catalogue a la particularité de mettre avant tout l’accent sur les créateurs eux-mêmes. Pour Jade Ricard, étudiante à l’École supérieure de mode et créatrice de mode à temps partiel figurant sur la plateforme, il s’agit d’un format rafraichissant. « Ça ne me met pas la pression de « je dois vendre », mais cette visibilité peut attirer des stylistes ou des gens qui veulent du sur commande. »

La créativité dans le sang
Québécois à son essence, Le Catalogue est à l’image de la province. Les deux étudiantes ont choisi de centraliser l’identité visuelle de leur projet autour de l’humour et de la sensorialité. Entièrement dessinés par Vigneault, les emojis loufoques qui évoquent la culture populaire rendent le concept visuellement esthétique et intuitif. L’utilisation d’expressions québécoises, comme « chanter la pomme », pour nommer les différentes catégories, distingue la navigation du site web des autres plateformes préexistantes plus formelles. « Le Québec, c’est un grand bassin d’humoristes, explique Vigneault. Ça permet à notre site de venir toucher à cet aspect qui fait écho à notre culture québécoise », explique Vigneault.

Ne souhaitant pas s’arrêter qu’au rire, les cocréatrices ont voulu ajouter une dimension sensorielle au projet. Superviseur du projet et conseiller stratégique en mode, Alexandre Bélanger soutient que la multisensorialité, soit la sollicitation de plusieurs sens à la fois dans une expérience, joue un rôle clé en marketing. Le but est de créer des expériences plus riches, mémorables et émotionnellement engageantes pour les consommateurs, notamment dans un monde saturé par la communication, tel que la mode. « Un site web en soi ne suffit pas, explique-t-il. Tout dépend de la manière dont sont racontées les choses. Il faut créer de la désirabilité. »

Suivant ses conseils, les deux étudiantes se sont penchées longuement sur la question. Pour s’adresser à toutes les démographies, elles devaient trouver un système à la fois inclusif et ludique pour correspondre à leur direction artistique. Cependant, leurs idées initiales se sont vues rejetées les unes après les autres par leur superviseur. Les étudiantes admettent avoir alors frappé un mur.

Si Elliote Vigneault est l’esprit créatif derrière le projet, Anne-Chloé Beaudoin en est le cerveau stratégique. C’est elle qui a eu l’idée de rattacher des notes de musiques aux différentes catégories du site web, pour ajouter une touche additionnelle de sensorialité à l’expérience des utilisateurs. « Quand tu penses à Montréal, tu penses aux festivals, explique-t-elle. La musique, c’est aussi quelque chose avec laquelle tout le monde peut avoir un lien. »

Ainsi, à chaque clic, l’utilisateur est doucement accueilli par des notes provenant de genres musicaux variés. Cette addition sonore lui permet de s’immerger dans l’atmosphère générale des éléments présentés sans pour autant éclipser le contenu. Démontré dans le Journal of Advertising, la musique affecte positivement l’engagement, la concentration et la mémoire du consommateur. Alliant désormais musicalité et humour, Le Catalogue offre une expérience de navigation multisensorielle. L’efficacité dépend toutefois de l’expérience globale et du dosage. « Trop de stimuli peuvent distraire l’utilisateur de l’objectif principal », explique Alexandre Bélanger.

Mettre la mode québécoise sur la carte
Le succès du projet repose principalement sur les compétences en stylisme et en édition de contenu des deux fondatrices, acquises lors de leur parcours scolaire respectif. C’est d’ailleurs au cours d’un stage comme aide-styliste qu’Elliote Vigneault a pris conscience d’un problème récurrent dans l’industrie : le manque de connectivité. « C’est comme si tout le monde faisait sa petite chose, chacun de son bord, mais personne ne se parle. »

La propriétaire d’Alysk Design, Evelyne Dion, dont les créations vont apparaitre dans certaines catégories, mentionne faire face à la même problématique. « J’en connais plein des créateurs, mais je n’ai jamais eu la chance de rentrer en contact avec eux. » Selon un rapport publié en 2023 par Mmode, le milieu de la mode au Québec regroupe actuellement près de 6 600 entreprises, essentiellement de petites et moyennes tailles. Faisant partie d’un réseau fragmenté, les occasions de collaboration et de visibilité collective sont limitées.

À cela s’ajoute la forte concurrence des marques internationales à bas prix, telles que Zara et H&M, qui dominent le marché. Dans ce contexte, les créateurs locaux peinent à faire rayonner leur entreprise.

Alors que les professionnels du milieu disent eux-même avec de la difficulté à s’y retrouver, on peut facilement imaginer la confusion du client moyen qui tente de naviguer dans cet écosystème. « C’est un besoin, oui, pour les compagnies, mais c’est surtout un besoin pour le client, explique Dion. C’est difficile de nous trouver seulement sur les réseaux sociaux. »

La création d’un espace centralisé facile d’utilisation, comme Le Catalogue, devient une opportunité d’initier de nouveaux consommateurs à la mode québécoise et d’encourager la consommation locale. Accessible au grand public dès le 1er mai 2025, Le Catalogue est capable d’attirer même les plus sceptiques avec son côté insolite. « Je trouve que c’est une belle opportunité d’être mis de l’avant aux côtés d’autres designers, j’encourage les consommateurs à visiter la plateforme », conclut Evelyne Dion.