Projet de fin d'études / 2025

VISIO

Crédits

Direction artistique Manika Gaudet
Photographe Vision Photography
Mise en beauté Maria Bolivar
Coiffeuse KSD Hair
Styliste Jenny Maroquin
Mannequin Mathis Vertefeuille

Ce texte a été rédigé à l’hiver 2025 dans le cadre du cours Atelier d’écriture et d’édition de mode, sous la supervision de Madeleine Goubau.

Visio : la vision incarnée de Francis Carrier
Par Anne-Chloé Beaudoin et Jade Ricard

Au quatrième étage du bâtiment, dans son atelier, Francis Carrier s’accorde un moment de calme. Entre les tissus empilés, les images d’inspiration et les croquis qui couvrent les murs, le chaos créatif de la pièce semble aussi en pause. Devant le jeune designer, une fenêtre encadre le Mont Royal, baigné d’un dégradé orange et rose. Francis observe la lumière descendre, acceptant autant les jours clairs que ceux marqués par la noirceur. C’est dans ce jeu de contrastes, entre clarté et flou, que prend forme sa nouvelle collection inspirée de la maladie de Best, un trouble de la vision qui touche sa mère : « La maladie de Best, c’est une maladie qui n’est vraiment pas la best », lance Francis Carrier d’un rire jaune.

À un mois de la présentation devant jury, Francis complète les dernières pièces de sa collection de fin d’études. Ayant débuté son processus créatif au cours de l’été 2024, il concrétise enfin sa conception : quatre silhouettes où chaque pièce, chaque détail, cache une symbolique, mêlant le thème de la vision aux passions qui l’allume. « Le choix de Francis de faire sa collection sur ce sujet, c’est de transmettre au public la richesse de l’art, pas juste au niveau visuel, explique Emmy Grégoire, la copine de Francis depuis plus de 7 ans. Elle évoque tellement plus que ce qu’on peut voir. Voir c’est un cadeau, mais il a tellement plus que seulement la vision. » Dans cette optique, Francis en profite pour stimuler les autres sens, comme le toucher et l’ouïe, en utilisant des textiles qui bruissent au mouvement et des matières intéressantes au toucher.

Originaire de Sherbrooke, Francis a grandi entouré de grands espaces et de nature, baignant dès l’enfance dans un mode de vie actif et sportif. Passant par un programme de santé globale au primaire, puis de sport-études au secondaire, l’activité physique est primordiale dans son développement.

Outre le sport, Francis a toujours eu un intérêt pour le domaine créatif. Il a grandi immergé dans la mode ; sa mère, travaillant au Simons, lui rapportait régulièrement des vêtements. « S’habiller a toujours été important chez nous ; on met beaucoup d’importance dans la façon dont on se présente », explique Francis.

C’est en baignant dans cet univers qu’il décide de poursuivre ses études dans la mode. Il débute par une technique en design de mode au Campus Notre-Dame de Foy à Québec, puis déménage à Montréal pour les études supérieures à l’École supérieure de mode de l’UQAM.

Il y a deux ans, la vie de Francis a pris un tournant bouleversant lorsqu’il apprend que sa mère est atteinte d’une maladie dégénérative peu commune : la maladie de Best. Cette condition se présente comme une perte de la vision progressive causée par une masse dans la rétine qui évolue au fil du temps. Cet aspect circulaire se retrouve dans une des pièces de la collection Visio de Francis : au dos d’une veste, une ouverture entourée de rainures illustre ce phénomène. On retrouve cette thématique tout au long de la collection, exprimant le processus émotionnel vécu autant par sa mère que par lui. « Un moment marquant pour moi a été quand je suis arrivé chez moi, j’ai pris le cellulaire de ma mère, et j’ai remarqué l’immensité des caractères à l’écran, raconte-t-il. Ça m’a troublé. » C’est à cet instant qu’il a constaté la réalité et l’ampleur de la maladie. Cet évènement se retrouve symboliquement dans le détail de doublure anormalement surdimensionné d’une de ses paires de shorts. Dans sa collection, on note d’autres éléments mettant l’accent sur son ressenti ; il utilise des épaulettes pour arrondir le dos d’un de ses bombers pour représenter le poids émotionnel que cette nouvelle sur son moral.

Portant sur un sujet aussi personnel que celui de sa collection, le processus de recherche a permis à Francis de se rapprocher de sa famille et d’en apprendre plus sur ses ancêtres. Alors que l’une de ses pièces était déjà entamée, il a appris que son arrière-grand-père était trappeur. Changement de cap ! Dès lors, il a modifié son concept et intégré une couverture de laine, style Baie d’Hudson à ses créations. Ce revirement de situation témoigne de son tempérament intuitif dans sa création. « Moi, quand je pars avec une idée, je me lance à fond, mais ça évolue, affirme Francis Carrier. Si je fais une erreur, c’est pas une erreur, c’est une opportunité. C’est très rare que je recommence quelque chose. »

Francis sort la fameuse pièce de sa penderie, montrant le détail du chiffre 17 de laine piquée au-devant de la veste évoquant les chandails de sport d’équipe. Il explique que c’est un clin d’œil à sa mère, représentant sa date de naissance. Outre les multiples références à sa famille, il intègre tout au long de sa collection des détails de vêtements sportifs, en lien avec son premier amour : le plein air.

Francis avance, sans laisser cette épreuve couper l’élan de ses projets. Comme plusieurs étudiants, il a de la difficulté à se projeter dans le marché québécois. « Il est très indépendant dans ses démarches créatives et il a sa vision propre à lui », confie Lauralie Légal, une ancienne collègue de travail à l’atelier-boutique Odéyalo. Il souhaite continuer son éducation, soit au Québec ou en Europe, afin de développer davantage ses compétences et ouvrir ses horizons. Une chose est sûre, « Francis sait ce qu’il veut faire de son art. Il ne veut vraiment pas qu’on l’associe à quelque chose qui existe déjà, qui a déjà été pensé, explique Emmy Grégoire. Il veut provoquer. » Créer autrement. Voir autrement. C’est dans ce désir de décaler le regard que réside toute sa détermination.