Projet de fin d'études / 2025
Matrimoine
Crédits
Direction artistique Manika Gaudet
Photographe Vision Photography
Mise en beauté Dominique Panneton
Coiffeuse KSD Hair
Styliste Jenny Maroquin
Mannequin Bénédicte Mercier

Ce texte a été rédigé à l’hiver 2025 dans le cadre du cours Atelier d’écriture et d’édition de mode, sous la supervision de Madeleine Goubau.
Un voyage entre tradition et création : l’histoire de Viviane Campin et sa collection Matrimoine
Par Selina El Saadi et Juliette Grondin
« Fun fact : je suis allergique au cuir », dit Viviane Campin, avec un ceinturon de sa collection à la main, prouvant que cela ne l’empêche pas de mettre cette matière naturelle d’origine animale au cœur de son projet de fin d’études. Intitulé Matrimoine, l’ensemble de tenues alliant cuir et broderie a nécessité 900 heures de travail. Le tout rend hommage aux savoir-faire artisanaux du Québec et de l’île de La Réunion, d’où Viviane a des origines, et vient clore son baccalauréat en design à l’École supérieure de mode de l’UQAM.
Entourée de tables de coupes, de mannequins bustes et de certaines pièces de sa collection actuelle, dans l’atelier de couture du 2e étage du bâtiment de mode, Viviane semble dans son élément. Pourtant, la mode n’a pas toujours été sur son radar académique. Son parcours étudiant a commencé en littérature au cégep pour continuer à l’université dans un baccalauréat en enseignement du français. C’est vers la toute fin de son cheminement, lors de son deuxième stage, qu’elle a réalisé qu’elle n’aimait pas du tout cette vocation. Elle a donc pris un pas de recul et a décidé de plonger dans sa passion pour la mode, qui date de son enfance.
« Mon intérêt pour la mode, je dirais, est vraiment passé par le costume, puis surtout le costume d’Halloween, raconte-t-elle. J’aimais jouer des rôles puis me déguiser. » Au début de la vingtaine, elle a donc appliqué dans deux programmes de mode, celui du Collège LaSalle et celui de l’École supérieure de mode. Finalement, elle a été admise dans les deux et c’est le baccalauréat en design de mode qui l’a emporté, puisqu’il s’aligne davantage avec les valeurs et ambitions de Viviane.
C’est à travers son stage chez les Artisans d’Azure, une entreprise québécoise qui se spécialise dans la production artisanale d’accessoires et d’armures de cuir pour du grandeur nature, qu’elle a trouvé une partie de ses inspirations pour sa collection de finissante. Viviane est tombée en amour avec le processus de transformation de cette matière première et a décidé de l’intégrer à ses créations. Puisant dans sa passion pour le costume fantaisiste, la finissante a voulu explorer l’aspect guerrier d’une sorcière moderne qui s’affirme et se défend. C’est de cette façon que Viviane rend hommage aux femmes québécoises et à leur savoir-faire du cuir artisanal.
Cette esthétique est particulièrement familière pour les adeptes des mondes fantastiques et médiévaux qui s’en déguisent pour s’adonner à leur passion du jeu de rôle. Un employé de la boutique Dracolite à Montréal ajoute que ces univers attirent un grand nombre de personnes. « Il y en a qui choisissent nos vêtements prêt-à-porter pour le cosplay, d’autres les utilisent pour le grandeur nature, ce qui est principalement le cas, et puis il y a ceux qui sont simplement passionnés par ce style et l’intègrent à leur style au quotidien. » C’est là que Viviane se situe, envisageant ses habits comme des outils d’expression individuelle.
Selon Coralie, une collègue de classe, Viviane, est quelqu’un de déterminé. « Tout son travail de cuir c’est ce qui la démarque des autres, croit-elle. C’est le savoir-faire derrière qui est vraiment intéressant. » Elle ajoute également que sa détermination se reflète dans le fait que Viviane ait dû effectuer la majorité de son travail de peau d’animal à l’extérieur de la salle de classe puisqu’il n’y a qu’une seule machine spécialisée dans les locaux de l’ESM. Elle a ainsi dû trouver des ressources externes pour réaliser son travail de cuir.
L’élaboration de pièces qui impliquent des matières complexes a par ailleurs requis quelques tentatives et certains faux pas. Viviane explique que le travail du cuir laisse peu de place à l’erreur et que le résultat n’est jamais garanti. Un exemple de faux pas a été dans la teinture de corsets qu’elle a intégrée dans sa collection. Après trois jours de travail sur les mêmes pièces de cuir, où elle a passé plusieurs procédés différents, tels que l’étampage à la presse hydraulique, la gravure avec une découpeuse laser et le moulage du cuir pour qu’il prenne la forme voulue, elle a teint les pièces avec un aérosol. À son désespoir, la couleur de la teinture n’est pas bien sortie et après avoir essayé de sabler et de teindre sur l’erreur. Sans succès, elle a dû recommencer à zéro. « C’est beaucoup d’étapes à refaire et d’attente. Avec le temps de séchage, c’est un minimum de trois jours», dit-elle.
Un autre aspect de sa collection, qui réfère au patrimoine artisanal de la femme et qui vient la toucher personnellement, est l’utilisation d’une technique de broderie typique à l’île de La Réunion, où se trouvent ses propres racines. « J’ai utilisé un livre que ma grand-mère m’a envoyé par la poste », explique Viviane. Inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, le type de broderie utilisé vient de la ville de Cilaos, connue pour la splendeur de ses paysages luxuriants en altitude. D’après le site officiel de la ville de Cilaos, cette broderie raffinée implique de tirer et de rassembler des fils de lin afin de réaliser des formes qui s’apparentent à de la dentelle. Chaque pièce, faite à la main, fait appel à des motifs naturels comme des fleurs, des feuilles ou des papillons, tout en gardant la transparence du lin. À l’image de cette réputation de lieu d’abondance naturelle, Viviane utilise du lin et du coton en plus du cuir en tannage végétal pour réaliser sa collection. « Si j’étais un tissu, je serais le lin pour son aspect plus naturel, fait main et pour sa légèreté. Je me considère comme quelqu’un de très authentique et je trouve que le lin a cette qualité d’être près de la personne. »
On pourrait imaginer que l’avenir de Viviane est tracé dans les ateliers de mode. Toutefois, elle façonne également l’avenir des autres. En même temps que son projet de fin d’études, elle donne des cours parascolaires d’entrepreneuriat dans l’organisation de Fusion Jeunesse. « Ma mission de vie est de faire connaître les savoir-faire via les cours que je donne », précise-t-elle. En fait, son œuvre ne se trouve pas seulement dans sa collection, mais également dans l’inspiration qu’elle transmet à la nouvelle génération de créateurs.