Gradué à l'honneur / cohorte 2025

Joe Koubayati

design de mode

Prodige (The Rebirth)

Prodige (The Rebirth)

Prodige - Joe Koubayati

Ce texte a été rédigé à l’hiver 2025 dans le cadre du cours Atelier d’écriture et d’édition de mode, sous la supervision de Madeleine Goubau.

Mailles du possible
Par Francis Desharnais et Elliote Vigneault

Un ensemble corset et jupe en cuir crocheté laisse entrevoir une vulnérabilité assumée, tout en révélant un côté plus fermé face à l’aisance émotionnelle. Voilà le ton de l’ancienne collection de Joe Koubayati, qui est aujourd’hui finissant en design de mode à l’École supérieure de mode de l’UQAM. En cette fin de session, nous sommes allés à sa rencontre pour découvrir chaque pièce qui semble vouloir tendre la main au spectateur l’invitant à ressentir avant de comprendre.

Pour son nouveau projet de fin d’études, la collection de Joe Koubayati tisse un lien intime entre art contemporain et artisanat traditionnel. Loin de simplement mélanger les deux, il en a façonné un langage personnel à travers lequel il raconte des histoires nourries de souvenirs et d’émotions enfouies. « Cette nouvelle collection est une réponse à ma première sur laquelle j’ai travaillé pendant deux ans », explique-t-il, « c’est un peu ma réponse à la question what’s next? »

Son thème « être à fleur de peau » est au cœur de sa démarche. Il s’incarne dans le choix de matières brutes, les superpositions de textures, les coutures visibles et des techniques d’assemblage artisanales développées par lui-même. « Y’a toujours un storytelling dans ce que je fais. Une intention et un message que j’essaie de transmettre à travers mes silhouettes et mes techniques », raconte-t-il. Ces éléments traduisent à la fois la fragilité humaine, notre capacité à façonner notre propre réalité et une forme de robustesse qui évoque la pudeur émotionnelle que l’on éprouve au moment de révéler ses sentiments les plus profonds.

Les chantiers de textiles
Penser une collection n’est jamais un parcours de tout repos et la concrétiser l’est encore moins. Joe se décrit comme un perfectionniste assidu, aimant que chaque détail soit exécuté avec précision. « À chaque fois que je me suis tourné vers de la sous-traitance, ça n’a jamais abouti. C’est très dur de faire confiance à quelqu’un parce que pour moi c’est un investissement d’argent et de matériel », souligne-t-il.  Il a ainsi conçu et réalisé cette collection lui-même avec, de temps en temps, l’aide précieuse de sa mère.

Son imagination débordante lui a souvent joué des tours en matière de délais. « La collection passée, j’avais fait un calcul rapide et ça m’avait pris plus de 5000 heures pour seulement 5 looks », avoue-t-il. Ses idées ambitieuses, bien que stimulantes, entraient parfois en conflit avec les contraintes de temps imposées par le cadre scolaire. Il a donc dû à certaines reprises, faire des compromis sur le niveau de complexité ou l’aspect purement artisanal de certaines pièces afin de rendre la collection réalisable dans les temps.

Joe a effectué un stage chez le groupe Dynamite au cours de son parcours universitaire, une expérience qu’il juge particulièrement enrichissante. Habitué à travailler de manière instinctive, Joe a appris durant ce stage à structurer davantage son processus créatif. « Je me pose beaucoup plus de questions à l’avance comme c’est qui ma clientèle cible, quel genre de neckline, est-ce que y’a assez de variété, etc. » Son approche du travail est ainsi devenue beaucoup plus organisée et réfléchie.

Sur le plan financier, le choix de matériaux atypiques et l’utilisation de techniques de confection longues à développer et à perfectionner ont représenté un investissement conséquent en temps et en ressources financières. Malgré cela, Joe continue à repousser les limites de la création avec passion, rigueur et engagement.

« Joe est très créatif, il n’a pas peur d’essayer des choses », partage Céline Chicoine, chargée de cours à l’UQAM et superviseuse des collections de finissants. Pour cette collection, il a choisi de créer ses propres textiles, notamment une côte de maille qu’il a réalisée entièrement à la main en assemblant chaque maille une à une ainsi qu’un travail de tissage avec du latex. « Ce sont des matières très, très difficiles à maîtriser », souligne Céline.

Développant lui-même ses propres techniques de confection avec des matériaux hors norme, Joe s’affirme comme un créateur avant-gardiste. Il aime repousser les limites du possible et cherche à créer l’inimaginable, refusant d’admettre que quoi que ce soit puisse être impossible à réaliser.

L’enseignante décrit Joe comme quelqu’un qui ne craint pas de commettre des erreurs, car il comprend qu’elles font partie intégrante de son processus d’évolution. Il les accueille comme des occasions d’apprentissage. « Il est dans la découverte et fait preuve d’avant-gardisme. C’est un véritable explorateur », ajoute-t-elle.

Des émotions comme étoffe principale
Joe trouve de la beauté et de l’inspiration dans tout ce qui l’entoure. Toutefois, deux éléments occupent une place centrale dans son processus créatif tant pour cette deuxième collection qu’en général : la musique et ses émotions. Ces influences nourrissent profondément son univers et donnent vie à des pièces chargées de sens. Ce sens se manifeste autant dans le choix des matériaux, qu’ils soient robustes, délicats ou sensuels, que dans la manière dont le vêtement est porté, qu’il soit révélateur ou couvrant. Rien n’est laissé au hasard dans ses créations.

Marie Laforest, finissante en design de mode et amie proche de Joe, occupe une place importante dans son parcours. « C’est un peu une relation de partenariat : on se questionne mutuellement et on essaie de développer nos collections ensemble, » explique-t-elle.

Elle décrit Joe comme quelqu’un de très instinctif dans son processus créatif. Pour un regard extérieur, cela peut parfois sembler chaotique, mais en réalité, c’est une réponse réfléchie à des problématiques précises, accompagnée d’une adaptation constante. « Comme moi je conçois mes vêtements de manière plus conventionnelle, par exemple avec des techniques liées au tailleur et que lui utilise plutôt des méthodes expérimentales, j’apporte un aspect un peu plus by the book », ajoute-t-elle en riant.

Au-delà de l’atelier
L’après-graduation représente une étape importante et déterminante dans la vie de Joe. Une chose est certaine, il souhaite poursuivre son chemin dans l’industrie de la mode. Son principal questionnement pour l’avenir est de savoir s’il souhaite approfondir ses études en poursuivant à la maîtrise ou s’il préfère entrer directement sur le marché du travail pour y faire ses preuves. « À très court terme, je retournerai probablement travailler chez Dynamite, mais tout dépend des opportunités honnêtement. L’Europe ça serait aussi une option, autant pour y développer ma marque, mais peut-être pour un Master, à voir, » conclut-il.